…C’est alors que commença pour moi une vie d’homme marié avec tout ce que cela pouvait comporter de restrictions, de concessions, de partage, mais surtout d’obligations qui me mèneraient peu à peu à de profonds changements. L’un de ceux-ci fût celui de me détacher insensiblement d’Armando et des Lecuona qui représentaient pour moi la vie incertaine des contrats oscillants. En revenant du Chili vers l’Argentine qui était devenue, à plus forte raison maintenant, mon port d’attache, je reprenais mes habitudes de portenho de la calle Arenales, car Amanda n’avait pas encore réussi à vendre son appartement.
La navette recommençait entre l’Uruguay, le Brésil, celui-ci chaque fois plus attachant et l’Argentine. . Au cours d’une des dernières saisons des Lecuonas à Buenos-Aires, j’eus le bonheur de connaître de près et de fréquenter les acteurs de la Troupe de Louis Jouvet qui venaient d’abandonner la France, cette fois totalement tombée aux mains des allemands qui, faisant peu de cas des efforts du gouvernement de Pétain, avaient décidé d’occuper aussi ce que l’on avait considéré jusqu’alors comme la “zone libre”. La France était donc totalement occupée et cet évènement historique fût le point de départ d’une ruée de français de toutes sortes vers l’Amérique du Sud. C’était donc d’abord Louis Jouvet avec Madeleine Ozeray, accompagnée d’un monsieur d’au moins trente ans plus vieux qu’elle et qui avait une barbe mystérieuse. J’ai peu approché Louis Jouvet mais je fis amitié avec Jean Dessailly qui était alors un jeune comédien fou de son art et qui me rappelait mes anciens attachements au théâtre et à ses fascinations.
Tino Rossi était aussi de la fête à Buenos-Aires avec ses fameuses chansons à la boule de gomme et son crâne qui commençait à se dégarnir.
Mais la grande et très agréable surprise, pour moi, ce fût l’arrivée de “Ray Ventura et ses collégiens” avec mon grand copain Henri Salvador, Pierre Allier, Louis Vola, Eugène d’Hellèmes, Hubert Giraud, Coco Aslan et Paul Misraki qui deviendrait un ami intime.
Évidemment Popol et Raymond – c’était ainsi qu’on appelait Misraki et Ray Ventura dans l’intimité- , étant juifs, n’avaient eu d’autre parti à prendre que celui d’échapper à la folie de Hitler et de sa bande d’énergumènes emmenant avec eux l’orchestre composé des meilleurs éléments qu’ils purent rassembler comme on l’a vu au paragraphe précédent.
Popol était l’auteur de beaucoup de chansons très fameuses comme “Tout va très bien, Madame la Marquise” dont on vînt à transformer le titre, même en Amérique du Sud et en français, en expression proverbiale.